Le tabac et la dépendance psychique

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Jamais sans moi, jamais sans elle: petite revue de la littérature sur la dépendance psychique


Fumer est une habitude de vie, comme tant d’autre…, elle est une construction, le réceptacle de nos projections. Un peu comme l’image – toujours troublée par notre subjectivité – que nous renvoie le miroir. On en discute car elle s’avère néfaste, non seulement pour l’usager mais aussi pour ceux qui l’entourent.

Les retentissements sanitaires et économiques nous font braquer les regards sur ces « tabacophiles ». Les campagnes d’information ne semblent pas avoir d’effets sur leurs comportements. En outre la plupart des grands fumeurs peuvent arrêter de fumer du jour au lendemain sans l’avoir prémédité et sans lien aucun avec ce qu’ils savent des méfaits de la cigarette. Ils donnent l’impression que jamais cette citation de Paul Valéry n’aura trouvé plus belle application qu’en la personne du fumeur :

« Nous créons nos malheurs avec une ingéniosité, un raffinement, qui n’ont d’égal que notre inconscience à nous en reconnaitre l’auteur ».

Le plaisir[1] créé et recherché par le fumeur ne lui permet pas l’accès à une complète plénitude, pire la satisfaction apportée par la cigarette est à peine satisfaisante. Beaucoup de fumeurs parleront ainsi des mauvaises et des bonnes cigarettes de façon à mieux jouir de ces dernières. La première cigarette est une « expérience choc ». C’est une agression pour les bronches et elle est ressentie comme telle. Toutes les cigarettes qui suivront porteront le sceau de ce premier traumatisme. Dans ce contexte, comment comprendre que d’une simple taffe on passe à une consommation abusive ? Quels en sont les significations et les bénéfices secondaires ?
On parle de dépendance psychique dans la mesure où la consommation du tabac s’apparente à une compulsion. Le fumeur est «  incapable de s’en dispenser, car chaque dérogation par rapport au cérémonial est sanctionné par une angoisse intolérable (Freud, 1973)[2] ». Il est dans la nécessité d’effectuer ce geste de mise à la bouche. Nous commencerons à remettre en question un poncif du tabagisme qui est que la dépendance physique aurait pour conséquence la dépendance psychique.

Une étude en 2005[3] a démontré l’autonomie de celle-ci. Il y aurait un aménagement de la dépendance par le comportement (ici, l’agir est caractérisé par la consommation de substances psychoactives). Elle intervient pour évacuer le conflit psychique[4]. On préserve un certain équilibre et l’on n’est pas débordé par des éléments venant aussi bien de l’intérieur (le notre), que l’extérieur (l’environnement). La présence d’un aménagement psychique de la dépendance n’est pas le corollaire de cette consommation mais elle explique, du moins, le recours à un produit psychoactif pour maintenir un équilibre même précaire. De plus, la dépendance à la cigarette est d’autant plus installée qu’elle se complait dans la méconnaissance de ce qui l’a fait naître et l’entretient. Du fait de la pluralité de nos fonctionnements psychiques un même comportement addictif (assuétude physique ou substance psychoactive) peut répondre à des fonctions différentes. Chez certaines personnes la cigarette signifie un refus du besoin, du manque. On peut créer son besoin et s’en reconnaître comme étant l’auteur. Pour d’autre c’est le plaisir de dilapider son bien, qui est ici la santé. Les grands fumeurs ayant commencé à l’adolescence, j’en dirai quelques mots. Le jeune qui fume se fait initier par un pair. Il fume sous son regard. Il croit transgresser un interdit. Il est en quête de puissance phallique. C’est le symbole de ce qui lui est encore inaccessible au même titre que la sexualité (car aussi bien physiquement que psychiquement, il est encore immature). C’est chez eux le révélateur d’un désir de puissance.

La difficulté à se séparer de la cigarette vient de ce qu’elle risquerait de laisser un vide, là où par sa présence elle l’avait comblé. La cigarette ne peut remplacer notre manque à être, le croire (souvent inconsciemment) est une illusion. Il existe beaucoup de traitement à l’arrêt du tabac, mais dit-on la «motivation» est celui qui donne le plus de résultat. Il faudrait plus d’une chronique pour cerner les tenants et les aboutissants de la consommation abusive du tabac. Cependant,  j’espère que vous aurez compris qu’elle prend racine dans notre « psyché » et que ses bénéfices vont au-delà de ceux que nous pensions.

 

RIOUAL GIRIER Guylène.

[1] « Plaisir » doit s’entendre comme un mélange, en proportions variables, de sensations vécues comme excitantes, agréables, et d’une anesthésie de l’inconfort (vie vide, frustrations, dépressions, problèmes psychologiques plus ou moins insolubles dans le monde incarné.).                                                                    

[2] Freud (1973) Action compulsionnelles et exercices religieux. Névrose, psychose et perversion. Paris, PUF (1973).

[3] D. Vavassori, S. Harrati, Pr H. Sztulman(2005) Etude multidimensionnelle de la dépendance psychologique. Alcoologie et Addictologie, Vol 27 (2) : 99-106

4] Conflit psychique : «  on parle en psychanalyse de conflit psychique lorsque, dans le sujet, on oppose des exigences internes contraires ».

Bibliographie

  • Vavassori D., Harrati S., Pr Sztulman H. (2005) Etude multidimensionnelle de la dépendance psychologie. Alcoologie et Addictologie, 27(2) : 99- 106.
  • Bertrand M. (2004) Dépression et dépendance à l’objet. Revue française de psychanalyse, 4 : 1087-1095.
  • Laplanche J., Pontalis J-B. (1998) Vocabulaire de la psychanalyse. 2ème édition « Quadrige ». PUF.
  • Lesourne O. (1984) Le Grand fumeur et sa passion. Paris. PUF.
  • Hayez J.-Y.  (2006) Quand le jeune est scotché à l’ordinateur : les consommations estimées excessives.
  • Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, Volume 54, Pages 189-199.

Auteur :Eglise Adventiste du 7ème Jour de Paris-Sud